Le Studio Premières Lignes est très actif dans la publication de bandes dessinées au Québec, nous permettant de découvrir de nouveaux talents. Cette année, Premières lignes innove et lance un livre avec trois textes illustrés, « Le Lycanthrope ». Pour en savoir plus sur cet éditeur, Bedeka.org lui a posé quelques questions. André St-Georges a accepté d?y répondre (au nom de l?équipe de Studio Premières Lignes). Cette entrevue étant datée de la fin de l?an dernier, il est possible que certaines parties ne soient plus d?actualité.
Bedeka.org : Comment est né le Studio Premières Lignes ?
Premières Lignes : L'idée a commencé à prendre forme quand quelques étudiants de l'Université du Québec en Outaouais (UQO) ont voulu publier eux-mêmes leur matériel (dont Le Scribe) et se trouver une ligne éditoriale qui reflèterait leurs goûts et intérêts. Après beaucoup de travail et de tasses de café, le Studio a officiellement ouvert ses portes en 2003, juste à temps pour la parution du Scribe 8. Parmi les sept originaux, certains membres sont partis, d'autres se sont joints et l'équipe compte aujourd'hui 6 membres.
Ronan Bonnette est membre fondateur du Studio et secrétaire de la coopérative. Natif de Québec, il y est retourné, fonder la succursale « Capitale Nationale » et y tester les technologies de télécommunication inter-provinciale. On retrouve ses BD au ton humoristique dans les Scribe 1 à 8. *
Frédérick Lavergne agit à titre de vice-président et membre fondateur du Studio. Mononc Fred est natif de l?Outaouais où il a depuis, pris le contrôle des bars de la région et de leurs clientes. Dans les Scribe 4 à 8, on retrouve ses ?uvres reflétant souvent son passé militaire.
Pierre Savard est membre fondateur et président de la coopérative. Directement descendu de Jonquière, il hante l?Outaouais sous le pseudonyme d?Amon Joris. Auteur du livre S.A.I.D. en collaboration avec Victor Brideau, il a aussi participé à tous les Scribe.
André St-Georges est l?heureux trésorier du Studio. Véritable patriote de sa région natale, il s?éloigne parfois de l?Outaouais que pour mieux y revenir. Auteur d?un joli bouquin, Le Fond, il a aussi participé aux Scribe 3 à 8.
Christian Quesnel use ses pinceaux depuis plusieurs années. Depuis près d?un an, il participe aux activités du Studio dans sa région de l?Outaouais, plus récemment au milieu des vaches de Saint-André-Avellin. Outre plusieurs livres édités à gauche à droite, il est l?auteur de Manche De Pelle et se retrouve dans la liste des auteurs du Scribe 8.
Le petit dernier du Studio s?appelle Sylvain Lemay. Les présentations sont vaines dans le milieu de la BD. Résumons tout de même que Sylvain est le Grand Manitou du programme de bande dessinée de l?UQO et maintenant, directeur de la collection Analogon chez Premières Lignes, une nouvelle ligne de livres d?analyse et d?essais sur la bande dessinée. Sans oublier ses collaborations à titre de scénariste dans plusieurs récits du Scribe.
Bedeka.org : Comment se fait la sélection éditoriale ?
Premières Lignes : Le travail d?éditeur est grandement basé sur le pif. Malgré une tangente que nous voulons suivre, un projet part toujours d?abord d?un coup de c?ur. Il faut que l'idée nous semble prometteuse et que le style de dessin employé soit adéquat. Si quelqu'un veut nous soumettre quelque chose, il (ou elle) le fait et nous décidons ensemble si le projet nous intéresse ou non.
Dans le Scribe, sous forme de récits réalistes illustrés, les auteurs présentent diverses perceptions du thème en reflet de notre culture à chacun. Pour nos albums d?auteurs, jusqu'à présent, le choix ne fut jamais trop difficile car, connaissant le travail des auteurs, on savait de quoi ils étaient capables. En finale, nous présentons néanmoins des genres assez différents, reflets de ce que nous aimons au milieu de cette diversité de la BD québécoise.
Bedeka.org : Comment vous vous démarquez en tant qu'éditeur de BD dans le milieu ?
Premières Lignes : Je crois que c'est notre implication dans le milieu qui nous distingue. On cherche vraiment à être présents sur la scène outaouaise (et sur la scène québécoise par le fait même) pour développer la BD d'ici. Pour ça, on s'implique le plus possible dans les différents festivals, salons et rendez-vous du Québec, on voyage beaucoup, on organise des expos, on participe à des colloques, on siège sur des tables de concertation sur la culture en Outaouais, etc. Il en reste encore beaucoup à faire au Québec pour que la BD soit reconnue et appréciée à sa juste valeur. Mais beaucoup de gens travaillent très fort à donner de la crédibilité à ce milieu depuis des années et nous nous donnons le devoir de travailler aussi dans ce sens. Nous voulons montrer que la BD peut prendre plusieurs formes et que, contrairement à ce que plusieurs croient encore, tout le monde peut trouver son compte dans ce qui se fait ici. Ça ne veut pas dire que tout le monde va aimer ce qu'on fait. Par contre, c'est important de montrer aux gens que ça existe.
Bedeka.org : Comment est la réception du public, et pensez vous qu?il soit possible d?attirer les gens vers la bande dessinée d?ici ?
Premières Lignes : Pour répondre à la première partie de la question, le public reçoit généralement assez bien ce qui sort de chez nous. Je dis assez bien parce que beaucoup de gens ne connaissent qu'Astérix ou Tintin et quand ils voient ce qu'on fait, ils sont un peu perdus. Leurs "repères" pour figurer ce qui constitue de la bande dessinée ne tiennent plus et ce, malgré le fait qu'on ne soit pas les plus pétés dans le domaine. Si ces gens devaient mettre la main sur du Dave McKean ou encore du Valium, ils seraient complètement débobinés. Mais je ne parle pas de tout le monde, là! Il y a tout de même une certaine fierté chez les gens quand ils constatent que de la BD se fait ici (ça, c'est pour la deuxième partie de la question) mais le même phénomène se produit dans tous les domaines. Exemple: au dernier Super Bowl, je me suis mis à supporter Seattle quand j'ai appris qu'un Québécois jouait dans l'équipe. Ben c'est la même chose en BD. Les gens sont toujours heureux de voir que quelque chose émane de chez eux. Je crois donc que oui, il est possible de rejoindre le public d'ici avec quelque chose d'ici. Il reste juste du travail à faire pour faire constater aux gens que la BD n'est pas exclusive aux Européens, Américains ou Japonais.
Bedeka.org : Parlez nous un peu du projet Le Scribe (genèse, sélection des thèmes, des auteurs?) ?
Premières Lignes : Le Scribe, c'est ce qui est à l'origine de Premières Lignes. Pierre Savard et Jérôme Mercier ont importé à l'UQO le concept de revue qu'ils avaient élaboré au Cégep Marie-Victorin. La forme fut repensée mais l'objectif demeura le même: montrer ce que les jeunes auteurs qui évoluaient à l'UQO pouvaient faire. Malgré l?implication de l?UQO à l?époque, tout se faisait à l'extérieur des cours. Des thèmes inspirants ont toujours été choisi par l'équipe de réalisation après une période de "brainstorming". Au départ, tout le monde pouvait soumettre quelque chose au Scribe, un comité de sélection se rencontrant ensuite pour déterminer ce qui serait publié ou non. Aujourd'hui, Le Scribe est sorti de l?enceinte de l?université et les éditeurs sont plus sévères sur la sélection. Nous invitons nous-mêmes les auteurs que nous apprécions et d'autres peuvent proposer des projets mais l'acceptation n'est pas automatique. On travaille d'ailleurs sur le 9e numéro qui devrait sortir cet automne. Ça va fesser!
Bedeka.org : Quels sont vos liens avec l?Université du Québec en Outaouais ?
Premières Lignes : Eh calvasse! Par où commencer? Tous les membres du Studio ont étudié à l'UQO au bac en BD, hormis Christian et Sylvain, ce dernier y ayant plutôt enseigné. Au fil des ans, c?est un partenariat qui s?est établi entre les deux institutions au profit du développement de la bande dessinée en Outaouais. Nous travaillons avec l'UQO comme nous travaillons avec le Conseil régional de la culture de l'Outaouais (CRCO) et le Salon du livre de l'Outaouais (SLO). Mais l?UQO possède un certain lien émotif puisque c?est entre ses murs que les éditeurs se sont rencontrés, qu?ils ont ressuscité Le Scribe et lancé l?idée d?une coopérative d?édition. Les sept premiers numéros ont reçu une aide formidable de l?université qui s?investissait de diverses manières dans le projet. Mais, soulignons-le, la revue n?a jamais été une publication de l?UQO comme l?est aujourd?hui Plan B. Les éditeurs du Scribe se sont toujours réservé le droit de piger ses auteurs où bon leur semblaient. Finalement, le Studio et le programme de BD de l?UQO profitent tous deux de la découverte de d?une relève en BD et d?un échange fructueux entre les milieux scolaires et professionnels.
Bedeka.org : Vous êtes allés à Angoulême cette année. Qu'en avez vous retiré ?
Premières Lignes : Cette année, c'est la première fois que nous nous retrouvions en plein c?ur du festival d?Angoulême en tant que maison d?édition. On a établi plusieurs contacts très intéressants qui vont permettre des échanges avec le milieu de la BD européenne dans les années à venir. Également, comme nous voulons être le plus impliqués possible dans le domaine de la BD au Québec, nous en avons retiré une foule d'idées pour enrichir la scène québécoise. C'est énorme, le festival d'Angoulême! Pourtant, Angoulême qui n'est pas une grosse ville, est néanmoins le centre européen de la bande dessinée. C'est donc la preuve que culturellement parlant, tout n'a pas besoin d'être centralisé dans une métropole pour fonctionner. À ce chapitre, le cas d?Angoulême nous rappelle qu?il est frustrant de voir cette mentalité ridicule au Québec qui confine la culture d?ici à ce qui se passe sur le plateau de Montréal. Il est nécessaire de développer la culture du Québec et ses manifestations dans les autres régions. Tout le monde gagnera à l?aménagement de divers pôles culturels sur notre territoire. Angoulême en est la preuve.
Bedeka.org : L'Outaouais semble prolifique en terme BD : le Studio Premières lignes, Les Éditions du Vermillon à Ottawa, les rendez vous de la BD de Gatineau, l?Université du Québec en Outaouais? y a t'il quelque chose qui rends cette région prolifique dans ce domaine, ou est-ce juste un hasard ?
Premières Lignes : Effectivement, depuis quelques années, il y a un essor considérable du 9e art en Outaouais. Et la région ne cache pas sa volonté de devenir un lieu incontournable de la production et la diffusion de la bande dessinée. Depuis la création du baccalauréat en BD à l'Université du Québec en Outaouais, un nombre considérable de jeunes auteurs ont choisi la région. Se retrouvant plongés dans un milieu social et créatif particuliers, rassemblant des bédéistes de tout le Québec et d?outre-mer, un bouillonnement culturel s?est installé. De ceux qui sont venus étudier, plusieurs sont restés. Parmi les diplômés, plusieurs refusent d'abandonner leur passion et s'investissent dans les différentes manifestations comme le Rendez-vous international de la BD de Gatineau. Mais comment se fait-il que tout ça se passe chez nous? Je commence justement une maîtrise sur le sujet. Je vous reviendrai là-dessus!
Bedeka.org : La BD Québécoise voit en ce moment sa production en forte augmentation, qu'en pensez vous ?
Premières Lignes : Tant mieux! La BD d'ici est unique et il est temps que les gens commencent à la remarquer. Le Québec a toujours eu une excellente représentation sur la scène culturelle internationale. Pour un peuple de 7 millions et des poussières, nous sommes extrêmement dynamiques à ce niveau. Mais le problème, c'est que pour qu'on le reconnaisse ici, il faut souvent l'approbation de Matante France. Félix Leclerc est passé par là, lui aussi. Il a dû être acclamé d'l'aut'bord pour qu'on daigne en faire notre icône. C'est qu'on est comme ça, nous. On fait quelque chose de nouveau, de vraiment bien, mais on ne sait pas trop quoi en penser. On le montre aux "cousins" pour leur demander leur avis puis ils nous répondent qu'on est fuckés, qu'on fait des trucs complètement sautés et qu'ils adorent. Donc si la BD québécoise est en augmentation, tant mieux! Tant qu'on se met pas à faire des trucs uniquement pour faire plaisir à d'autres...
Bedeka.org : Doit-on vraiment en passer par « ailleurs » pour confirmer la qualité de ce qui est fait ici ?
Premières Lignes : Je ne prétends pas qu'il le faille coûte que coûte. Par contre, c'est une fâcheuse tendance qu'ont les Québécois d'attendre l'approbation de l'étranger avant d'acclamer eux-mêmes leurs créateurs. Mais je crois que cette tendance commence à s'estomper. Ça fait combien de temps qu'on exporte des Cirques du Soleil, des Bottines souriantes, des Félix Leclerc, des Robert Lepage, des ONF et des Guy Delisle? Les gens se rendent compte qu'on fait des bons trucs pis que de toute façon, même si ça pogne pas ailleurs, ça change quoi? Si on regarde vite fait la scène de BD québécoise, on va se rendre compte nous-même qu'on est bons. Faut juste prendre le temps de jeter un coup d??il sur ce qui se fait ici et le constat se fait par lui-même.
Bedeka.org : Quels sont vos plus récents « coups de C?ur » ?
Premières Lignes : Calvasse! Pour être bien franc, ça fait un sacré bout de temps que je n'ai rien lu de nouveau... J'ai plutôt relu des trucs que j'avais déjà lu, comme "Pilules bleues" de Frédérik Peeters. Non c'est vrai! J'ai lu "La cage" de Martin Vaughn-James, récemment réédité chez MG et le fanzine "Justine" d'Iris Boudreau-Jenneau. Trop fort!
Bedeka.org : Que nous réserve le « Studio Premières Lignes » pour les prochains mois ?
Premières Lignes : Bien des choses! Le Scribe 9, pour commencer, et qui sera lancé lors du prochain Épisode, la soirée des Rendez-vous de la BD de Gatineau, le troisième party du festival organisé par le Studio. Sinon, cette année, plusieurs projets sont sur la table. Je ne peux vous dire tout pour l'instant mais des albums d?auteurs et d?autres projets collectifs sont au menu.
Bedeka.org : Quelle est la question que vous aimeriez qu'on vous pose, et quelle serait votre réponse ?
Premières Lignes : Qu'on me demande: "Prévois-tu un jour être le prochain Uderzo?", je répondrais: "Qui?"
Merci beaucoup à toute l?équipe de Studio Premières Lignes pour l?excellent travail réalisé, et pour nous avoir accordé cette entrevue. Pour tous renseignements supplémentaires, vous pouvez consulter : http://www.premiereslignes.com/
* : Ronan Bonette est actuellement propriétaire du café-bistrot « La Cuisine », rue St-Vallier, à Québec, une place à découvrir absolument!! (publicité gratuite)
