
Néciphore, Théophile, Dagobert, Philémond. Autant de Héros d'ici qui vous emmènent à la découverte du Québec et de ses régions. J'ai demandé a Jean-François Gaudet et Hugues Poirier, les auteurs
et éditeurs de cette série, de nous parler d'eux, de leur cheminement, et bien sur, de leur Québec.
EL: D’où vous est venu l’idée de cette série?
JFG : Des vapeurs d’alcool! Plus concrètement, lors d’une soirée de retrouvailles ou Hugues revenait de deux ans en Asie, nous sirotions une ou quelques bières… en nous disant
que les chinois avaient envahit un peu trop à notre goût, le marché du souvenir aux Iles-de-la-Madeleine. Un non-sens pour nous. Puis quelqu’un, quelque part, à lancé: «Heille! Es-tu game qu’on
fasse une BD sur les Iles?». De fil en aiguille, nous avons produit Néciphore. Avec le succès immédiat qui dépassait nos attentes les plus folles, quelqu’un, quelque part, à renchéri « Heille, à
moins qu’on fasse toutes les régions du Québec?»
EL: Dans cette série, vous faites appel à l’histoire, à la géographie, au tourisme… À qui sont destinées ces bandes dessinées ?
JFG : Nous avons toujours eu de la difficulté à catégoriser nos livres. Évidemment, nous essayons de rejoindre un vaste public-cible. Tintin ou Astérix pénètrent l’imaginaire des
petits et des grands et nous tentons de réussir cet exploit avec nos personnages. Notre approche a un volet touristique important, mais le réel qu’on intègre dans nos histoires suscite la
curiosité des résidents des régions que l’on visite. Brièvement, je dirais que nos livres s’adressent à des personnes de tous les âges qui désirent en apprendre un peu sur les particularités des
régions du Québec avec comme leitmotiv, l’humour des deux auteurs.
EL: Vos héros semblent avoir un certain air de famille, pourquoi ce choix ?
JFG : Nous voulions que notre collection puisse bénéficier d’un fil conducteur mais il était pour nous hors de question d’utiliser un pêcheur des Iles pour parler du
Saguenay-Lac-Saint-Jean. La logique nous dictait de changer de personnage, mais nous aimions vraiment les airs de Néciphore (premier personnage). Graphiquement, Hugues a eu la brillante idée de
changer la couleur de la barbe pour chacun des personnages alors que l’habillement est en lien direct avec les métiers traditionnels qu’ils pratiquent. Pour le reste, disons que cet air de
famille font d’eux des cousins.
EL: Comment réalisez vous la recherche avant de réaliser les albums ?
JFG : Au départ, nous nous basons sur des livres historiques, un peu de recherche web et les guides touristiques. Ensuite, nous allons sur le terrain pour monter une banque de
photos qui serviront d’inspiration pour les dessins. Lors de ces visites, nous en profitons pour accumuler de l’information directement sur le terrain. Anecdotes, menteries, légendes, faits
marquants et autres palabres sont au menu… lire ici que nous fréquentons les tavernes de chacune des régions. Finalement, nous synthétisons le fruit de nos recherches en ajoutant une dose
d’humour.
EL: Jusqu'à quel point collez vous aux réalités de la région sur laquelle vous écrivez?
JFG : Nous sommes toujours dans la poursuite de cet objectif. Le plus beau compliment que l’on puisse nous dire est: « Hein, vous ne venez pas de la région? » À chaque fois
que quelqu’un trouve qu’on a bien caricaturé son environnement, qu’on a atteint un niveau de réalité, qu’on a mis le doigt sur un « inside », comme si ça venait de l’intérieur, nous nous disons «
mission accomplie ». Faut pas oublier que la collection Le tour du Québec en BD, c’est l’interprétation de deux gars des Îles, c’est notre réalité à nous. Mais en même temps, nous sommes fascinés
par leur réalité à eux, la réalité des régions.
EL: Quelle est votre méthode de travail en tant que scénariste et dessinateur ?
JFG : Nous travaillons beaucoup en collaboration ce qui veut dire que Hugues participe à la recherche des sujets et à l’élaboration des textes alors que moi je participe aux
dessins en lui disant: «Heille tu dessines vraiment bien Hugues!» La production de nos BD est un travail de collaboration, nous vivons à 5 minutes à pied l’un de l’autre, mais parfois nous sommes
deux mois sans nous voir. Vive le web!
EL: Pourriez vous nous parler de vos parcours respectifs ?
JFG : J’ai eu la chance de grandir aux Iles-de-la-Madeleine, un endroit unique et magnifique que je vous encourage à visiter ou revisiter. J’ai fait mon Cégep, sans math, à
Saint-Augustin en banlieue de Québec. En 1993, avant l’Université, je me suis payé un voyage en Europe pour voir un peu de pays. Retour à Québec, à l’Université Laval, pour un faire un cumul en
communication et administration. Ma passion pour la publicité m’a poussé jusqu’à Montréal où, à l’Université du même nom, j’y ai fait un certificat en pub. Ensuite, j’ai suivi un AEC en
graphisme. En 2002, j’ai pris une brosse avec Hugues et nous voilà 4 ans plus tard avec 4 livres de fait dont un, sur la ville de Québec, qui fut traduit en anglais.
HP : J'ai aussi grandi aux Iles, fais mon Cégep en sciences à St-Augustin puis obtenu un Bacc en architecture à l'Université Laval. Cette dernière discipline m'a emmené dans
plusieurs pays que ce soit pour des stages ou pour le travail. J'ai vécu en Europe, en Turquie puis en Asie du Sud-Est. J'ai participé notamment à un projet de coopération internationale en
architecture, au Vietnam. Après une année de travail à Singapour, je suis rentré à Montréal ou j'ai aussi travaillé pendant un an comme assistant architecte. Un jour de fête, mon parcours prend
une toute autre direction puisque 4 ans plus tard, je me retrouve à travailler sur une 6ième bande-dessinée à succès. L'architecture fait cependant toujours partie de ma vie car je réalise à
chaque année quelques contrats personnels. Je suis également illustrateur/graphiste à la pige.
EL: Vous avez décidé de devenir Éditeurs pour cette série, pourquoi ?
JFG : Par obligation. Lors de mes recherches initiales, personne ne voulait nous publier. Nous avons donc du payer nous-même pour nos livres. Aujourd’hui, 25 000 livres de vendus
plus tard, nous sommes reconnaissant envers tous ceux qui nous ont fermé la porte au départ car nous publier nous-même est la meilleure chose qui pouvait nous arriver.
EL: Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontré pour monter ce projet ?
JFG : À toutes les fois que nous avons été confronté à une difficulté majeure, la situation s’est transformée en levier important pour notre entreprise. À titre d’exemple, au
départ, puisque nous ne voulions pas couper dans la qualité (couverture rigide, 40 pages, couleur, etc.) les coûts d’impression représentaient un frein majeur au projet. Pour se sortir de ce
problème financier, nous avons eu l’ idée d’inclure des publicités de certaines entreprises en bas de pages. Ces entreprises, soigneusement sélectionnées, ont été des points de vente
indispensables qui nous ont permis d’avancer vers d’autres régions. Ainsi, grâce à des partenariats avec des entreprises établies, telles que CAA Voyage, Casino de Charlevoix ou des PME telles
que la chocolaterie de l’Île d’Orléans ou la boutique de cerf-volant Au Gré du Vent, l’aventure du Tour du Québec en BD continue toujours sont chemin.
EL : Comment sélectionnez vous ces entreprises, et ont-elles un droit de regard sur le
contenu?
JFG : À chaque album, nous nous faisons un devoir de s’autoproclame une carte blanche
au niveau éditorial. Nous choisissons des entreprises que l’on trouve emballantes et typiques du milieu. Puis derrière ces entreprises il y a avant tout des gens. Depuis le début, nous avons
rencontré des personnes extraordinaires, ouvertes, amusantes, dynamiques, créatives. La sélection se fait aussi en fonction de l’apport supplémentaire d’informations. Par exemple, si nous faisons
une petite histoire sur le Festival de St-Tite, c’est un honneur pour nous de leur permettre d’afficher leur site web et leurs coordonnées dans nos pages.
En fait toute la population à un droit de regard sur le contenu. Les entreprises, les parents et amis, les acheteurs, même nos détracteurs.
Cela veut pas dire qu’on prend tout ce qui passe non plus. Tout le monde peut apporter des idées et nous en tenons compte, surtout et seulement, si elles sont meilleures que les nôtres.
L’inspiration pour nos livres, on la prend à différents endroits, nous sommes un peu comme des voleurs. En même temps, nous nous faisons un devoir de bien servir les entreprises qui embarquent
dans l’aventure. D’ailleurs, j’encourage personnellement les lecteurs à les fréquenter.
EL: Le milieu de la Bande dessinée est souvent conservateur vis-à-vis de ses relations
avec la publicité, cela ne vous inquiète pas?
JFG : Au début, j’ai eu la chienne. Je viens du milieu de la pub, un milieu très
paradoxal. Pour moi, la publicité c’est un mélange de « tout » et de « rien ». Ce ne fut pas tellement une question de choix, de toute façon. Pour ce qui est de s’inquiéter des perceptions du
milieu par contre, là, jamais. Nous nous sommes foutu de ce que pensaient les autres. Nous avons été hors normes depuis le début. Lors du premier album, quand j’ai vu les pages montées,
personnellement, les publicités ne m’ont pas agacé. Ce qui m’a frappé et qui me frappe encore c’est la réaction des gens. Une grande majorité de personnes m’ont dit « Quelle bonne idée d’insérer
les publicités des commerces! », comme si c’était un plus à l’album. Je me balance de l’opinion du milieu et des puristes, moi je veux faire des albums et je veux que les gens les achètent et les
aiment.
EL: Pourriez vous nous parler de vos projets ?
HP : Nous avons l'intention de terminer Le Tour du Québec en BD. Puisque maintenant la demande est de plus en plus forte de la part des autres régions, nous songeons à
accélérer notre production, en engageant des collaborateurs au niveau graphique. Notre concept a fait ses preuves et est apprécié d'un vaste public. Ceci nous permet de croire, suite à une
restructuration adéquate, à une expansion probable de notre entreprise au-delà de ses frontières actuelles. Nos produits peuvent tout aussi bien changer d'échelle comme par exemple, traiter d'un
sujet plus pointu tel une ville ou un organisme, ou de façon plus large d'une province ou de pays…Nous espérons aussi, un jour prochain, voir chaque région du Québec adaptée pour la télé sous
forme de dessins animés.
EL: Envisageriez vous de proposer a certaines entreprises de réaliser des Bandes
dessinées publicitaires, comme cela se fait parfois en Europe, entre autres avec des compagnies pharmaceutiques?
JFG : Notre objectif premier est de terminer la collection. Par contre, nous ne voyons
pas d’inconvénient à bifurquer à gauche et à droite d’ici là. Dans notre cas, nous avons le luxe d’avoir de beaux problèmes et des idées plein la tête. Pour le reste, dans notre cas, l’avenir
demeure toujours synonyme d’inconnu. Il y a un proverbe ou une maxime qui dit quelque chose comme : « l’Homme fait des plans et Dieu en rit » mais moi, en tout cas, il ne doit pas me trouver
ben ben drôle.
EL: Quels sont vos coups de cœurs, tous domaines confondus ?
JFG : Dans le domaine du rire Les Simpsons, la chanson Van Morrison, la peinture Claude Le Sauteur, le livre Frédéric Beigbeder, le cinéma Le Parrain, la bouffe Le Bouilli à
la Viande Salée de maman, et mon gros coup coeur voyage c’est : tous les voyages, de Saint-Félicien à Dublin, de la Malbaie au Caraïbes en passant par la Baie James.
En fait, mon but c’est de découvrir et faire découvrir la planète. Un voyage de quatre heures ou de 4 mois, pas d’importance, y’a toujours quelque chose d’enrichissant à l’expédition. Mes coups
de cœur en fait, je les retrouve toujours au bout d’une route.
HP : Ma job! Elle me permet de découvrir les beautés insoupçonnées du Québec; elle me permet de mettre des sourires sur les visages de tellement de gens, petits et grands, de
découvrir leur gentillesse et partager leur fierté; elle me mène sur d’innombrables rencontres qui me font réaliser combien on est un peuple grand et beau; elle me permet de réaliser que voyager
chez-nous est tout aussi enrichissant que de parcourir le monde.
EL : Merci à tous les deux pour cette entrevue, et nous souhaitons que le Vent qui vente garde longtemps le vent dans les voiles.
JFG-HP : Merci à vous, Qui sème le vent, récolte.